Pourquoi s’intéresser à un livre dédié à l’histoire d’un château à Thoune ?
À l’été 2023 nous avions gouté la fantaisie du spectacle en plein air “ Le dernier Rougemont” d’Ueli Bichsel, qui traitait avec humour et légèreté des circonstances de la vie et de la mort du dernier héritier d’une branche de ma famille, propriétaire de ce château. Le hasard a voulu qu’au milieu de l’été 2025 une demande me soit parvenue des Archives de l’État de Neuchâtel afin de permettre à une chercheuse de consulter les archives de la famille qui y sont déposées. Je ne me doutais pas qu’il s’agissait d’un projet d’importance que Claudia Stich avait entrepris ; elle explique ses motifs dans la préface : « l'idée de ce livre m'est venue lors d'une visite guidée de la Schadau. Une observation, une étincelle de curiosité… et soudain, j'ai eu l'impression d'avoir soulevé une pierre sous laquelle quelque chose de caché commençait à s'agiter. » Eh bien, elle en a soulevé plusieurs de ces pierres alors je ne connaissais presque rien des dessous de beaucoup d’entre elles et qu’elle m’a fait découvrir. Rien ne la préparait à ce travail historique et c’est peut-être une clé pour la qualité de son ouvrage dont le lancement aura lieu le 26 octobre.
C’est un livre d’histoire qui, au contraire de beaucoup d’autres de ce genre, se lit agréablement, une qualité indispensable pour intéresser tout lecteur. L’histoire de Thoune et de Strättligen, sa voisine de la rive gauche de l’Aar y est présentée, avec un accent particulier sur la localité de Scherzligen où se trouve le château. Une riche iconographie enrichit les textes dans une mise en page exemplaire. Ce sont des ambiances d’époques passées qui sont évoquées par les descriptions des lieux, en particulier de l’environnement construit. En ce qui concerne la Schadau, description est donnée de ses bâtisseurs et propriétaires successifs, des seigneurs locaux, qui en cédèrent la propriété à la noblesse bernoise, les Erlach d’abord qui en firent un manoir, puis les May.
Tout reste bien ensemble localement, bien que, au cours du temps la ville de Thoune qui était un centre d’échanges avec les alentours et l’Oberland bernois, s’est étendue en devenant place d’arme, lieu de villégiature, ville industrielle et chef-lieu du deuxième district le plus peuplé du canton. C’est dans ce contexte que des propriétés furent acquises par des étrangers, dont la maison de campagne néogothique de la Chartreuse d’Hilterfingen, commune voisine de Thoune au bord du lac, par Adolphe de Rougemont en 1831 et plus tard, en 1837, la Schadau par son frère Alfred. Nul ne sait pourquoi ils jetèrent leur dévolu sur cette région.
Tous deux étaient fils du richissime banquier Denis de Rougemont, né en 1759. Aux dires de leur père, ces deux-là n’avaient pas la fibre banquière, c’est leur frère aîné Denis Marie qui s’en chargea depuis Paris et le Löwenberg près de Morat, propriété de cette famille depuis 1794.
Alfred, et plus tard son fils Albert, furent des officiers sans que l’on sache vraiment le rôle et le rang qu’ils eurent à la place d’arme de Thoune et son école militaire. C’est dire que leur passion pour la Schadau devait être abreuvée par des flux financiers qui ne dépendaient pas de leurs talents et compétences. L’auteure du livre a la délicatesse de ne pas s’étendre à ce sujet mais elle présente aussi les caractères des membres de cette branche de la famille.
La construction du nouveau manoir de style historiciste, adjectif élégant pour dire kitsch, l’agrandissement et les aménagements du site jouxtant la sortie de l’Aar font l’objet de descriptions détaillées. Cela permet au lecteur de comprendre qu’il n’est pas suffisant de posséder un bien si considérable mais qu’il faut y apporter une attention constante. C’est aussi une relation privilégiée qui doit s’établir avec les habitants du lieu, faite de respect mais aussi de bienveillance mutuelle ; preuve en est donnée par plusieurs témoignages.
Le destin de la Schadau après le décès du dernier héritier Rougemont est aussi une démonstration du contraire de cette exigence. La négligence et l’incompétence du beau-frère du défunt mena à une dilapidation et une dégradation progressive de cette propriété au point même de devenir presque invendable. Il était pourtant chargé de l’entretenir et de la protéger au nom de son jeune fils, neveu que le suicidaire désigna héritier peu avant qu’il ne commette son acte.
Une acquisition par un quelconque oligarque étranger venant de plus loin que de la principauté de Neuchâtel aurait pu être possible. Cependant, les habitants et les visiteurs peuvent se réjouir que, devenue propriétaire, la commune de Thoune ait restauré le château, y ait implanté le remarquable panorama de Marquard Wocher dont l’histoire est en soi captivante, et maintienne les lieux où il fait bon se promener.
Une branche éteinte, une autre au bord de la ruine après six générations, l’ouvrage de Madame Claudia Stich m’a permis de mieux connaître cette partie cousine et oubliée de ma famille, qu’elle en soit remerciée.
Michel de Rougemont
Kaiseraugst, le 9 octobre 2026
Schloss Schadau – Die Geschichte
Claudia Stich
268 Seiten, 270 mm x 230 mm, 271 Abbildungen, Hardcover
Weber Verlag, Thun 2026
ISBN 978-3-03818-868-1